culture

Yardland 2026 : quand l’espace musical change de genre

par Anastasie-Chloé

il y a 6 heures

Le chiffre a de quoi surprendre ceux qui pensent encore que les concerts de musiques urbaines sont un club de mecs entre potes. À Yardland 2026, le festival des cultures populaires organisé à l’Hippodrome de Paris Vincennes et réunissant rap, RnB, afrobeats, dancehall et amapiano, le public était composé à environ 74% de femmes contre 26% d’hommes. Un ratio rarement observé parmi les grands rendez-vous de musiques populaires en France.

Et la progression, sur les quatre éditions du festival, dessine une vraie trajectoire : 50% de femmes en 2023 (édition annulée), 51% en 2024, 55% en 2025, puis 74% cette année. Un basculement que Caroline Travers, à la direction de Yardland, ne présente pourtant pas comme un objectif fixé dès le départ. « Ce qui s’est passé est beaucoup plus organique », explique-t-elle. Selon elle, Yardland n’a jamais cherché à construire un festival « pour les femmes ». L’objectif était ailleurs : bâtir une communauté où chacun se sent responsable du lieu autant que des autres.

Un peu d’histoire, parce que ça ne date pas d’hier

Historiquement, c’est surtout le public du rap qui a été présenté par les chercheurs comme jeune, masculin, de milieu populaire et ancré dans les zones urbaines. C’est ce que documente la sociologue Stéphanie Molinero dans son ouvrage de référence Les publics du rap, publié en 2009. À l’époque, une femme au premier rang d’un concert de rap avait presque valeur d’anomalie statistique.

Sauf que la photo a bougé. Une étude menée par les chercheurs Karim Hammou et Stéphanie Molinero, publiée en 2022 dans l’ouvrage collectif 40 ans de musiques hip hop en France, révèle qu’entre 1997 et 2008, le public du rap, alors très majoritairement masculin, s’est progressivement féminisé, tandis que l’écoute du RnB, elle, était déjà plus mixte dès le départ. Autrement dit, les femmes n’ont pas attendu qu’on leur ouvre la porte, elles l’ont poussée, et ce bien avant que les festivals de musiques urbaines ne s’en rendent compte.

Le vrai secret : le cocktail musical

Et c’est là que Yardland joue intelligemment sa carte. Le festival ne mise pas sur un seul genre mais sur un mélange assumé de rap, RnB, afrobeats, dancehall et amapiano. Or, selon les travaux sociologiques repris par la revue Contretemps, le rap reste associé à la contestation, à l’anticonformisme et à la virilité, quand le RnB renvoie davantage à la séduction et à ce que les chercheurs appellent joliment la culture des sentiments. L’afrobeats et le dancehall, eux, sont portés depuis toujours par une culture de la danse et du corps qui a toujours attiré un public largement féminin. En clair, en mixant les genres, Yardland a construit un festival où le public ne se laisse plus enfermer dans les cases habituelles.

Mais la directrice du festival tempère une idée reçue : selon elle, il ne suffit pas d’aligner des femmes sur scène pour remplir les gradins de femmes. La programmation générale de cette édition affiche 30% d’artistes femmes, un chiffre qui grimpe à environ 50% une fois qu’on y ajoute les collectifs franciliens qui font vivre la musique toute l’année et auxquels le festival fait confiance. Pour elle, la présence des femmes sur scène compte, mais ce n’est pas la clé principale : les festivalières viennent surtout parce qu’elles sentent qu’elles peuvent y être libres, libres de profiter, de s’habiller comme elles veulent, de se sentir en sécurité, de prendre la parole et d’être écoutées. Une liberté qui, selon elle, ne s’est pas installée du jour au lendemain. Il a fallu plusieurs éditions pour la construire, notamment grâce à une manière de communiquer qui refuse le lissage institutionnel. Sur les réseaux du festival, l’équipe parle comme elle parle dans la vraie vie, d’humain à humain, et les mots d’ordre de respect, de paix et d’amour ne sont pas de simples slogans marketing.

Une confiance construite, pas décrétée

Si les artistes expliquent une partie du phénomène, la directrice de Yardland estime que la programmation ne suffit pas à comprendre l’évolution du public. Pour elle, le véritable changement s’est construit ailleurs.

Un autre chiffre éclaire cette évolution : « Plus de 80% des personnes qui viennent à Yardland nous disent que c’est leur premier festival », précise-t-elle. Pour elle, ce n’est donc pas tant une typologie de festivaliers qui a évolué, mais une communauté entière qui, jusque-là, ne se sentait pas concernée par les festivals classiques et qui a trouvé à Yardland un endroit où elle se reconnaît. Autrement dit, Yardland n’a pas seulement fidélisé un public existant ; il en a fait émerger un nouveau.

Le paradoxe qu’on n’aime pas trop regarder en face

Mais il y a un mais. Le sociologue Karim Hammou souligne, dans une interview reprise par le magazine Balises de la Bpi, que les femmes restent largement absentes des postes de pouvoir de l’industrie musicale dans son ensemble : elles ne sont que 13% à diriger des sociétés d’enregistrement ou d’édition musicale réalisant plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. Résumons : les femmes remplissent les gradins, font vivre l’industrie avec leur pouvoir d’achat et leur énergie, mais elles ne sont quasiment jamais celles qui signent les chèques ou décident de la programmation.

Yardland n’échappe pas complètement à ce constat, et la principale intéressée ne cherche pas à l’esquiver. Si de nombreuses femmes occupent aujourd’hui des postes clés dans l’organisation, à la direction des réseaux sociaux, de l’édito, de la production ou des associations, la gouvernance finale du festival reste, par sa propre description, portée par trois associés hommes. « On n’est pas encore arrivées tout en haut. Mais c’est pas grave. Petit à petit », concède-t-elle. Ce déséquilibre ne se limite d’ailleurs pas à l’industrie musicale : la faible présence des femmes aux postes de décision touche encore de nombreux secteurs, y compris ceux qui gravitent autour du festival. Elle-même est arrivée chez Yard fin 2013, longtemps seule femme de l’équipe.

C’est cette expérience de femme dans ces espaces qui a, très concrètement, façonné le fonctionnement du festival. Elle se souvient avoir dû, très tôt, briefer les équipes de sécurité sur des règles qui auraient dû être évidentes. « Leur dire qu’on ne fait pas de remarques sur la façon dont une fille est habillée. Qu’on rigole pas quand une go se prend une main au cul. Qu’on garde un agent de sécu près des toilettes des filles. Qu’on intervient tout de suite quand une femme se sent mal à l’aise », énumère-t-elle. Des excès rares, une consommation d’alcool qui reste faible, des drogues dures quasiment inexistantes : autant d’éléments qu’elle relie directement à cette culture de responsabilité collective, formalisée dans un règlement intérieur non négociable auquel chacun est censé adhérer.

Du côté scène, l’édition 2026 a réuni plus de 90 artistes sur trois jours, avec une programmation volontairement éclectique mêlant rap, RnB, afrobeats, dancehall et amapiano. Et contrairement à l’image d’un line-up de festival urbain toujours dominé par les hommes, cette édition comptait de nombreuses artistes femmes, à commencer par un plateau thématique entièrement dédié aux voix féminines du zouk, avec Fanny J, Perle Lama et Lylah du groupe Les Déesses, aux côtés de Jorja Smith, Ronisia, Spice ou encore la rappeuse montante LinLin. Le festival a également mis en place des dispositifs de sécurité pensés pour le public, comme une application d’alerte et un personnel formé au harcèlement. De quoi expliquer, au moins en partie, pourquoi les femmes s’y sentent assez à l’aise pour venir seules ou entre copines, sans avoir à demander la permission à personne.

Cette édition 2026 a aussi rappelé qu’aucun espace culturel, aussi protecteur soit-il, n’échappe totalement aux tensions qui traversent la société. Des violences policières survenues devant les portes du festival sont venues rappeler que les rapports de pouvoir ne s’arrêtent pas à l’entrée d’un événement culturel. La directrice du festival y voit le rappel que le projet de Yardland dépasse désormais la seule organisation d’un événement musical : construire un espace où chacun se sent libre suppose aussi de regarder ce qui se passe une fois les portes du festival franchies.

Et les artistes femmes dans tout ça ?

Parce que remplir les gradins ne veut pas dire que tout est réglé côté légitimité artistique. Les chercheuses Alice Aterianus Owanga et Kaoutar Harchi ont documenté comment les rappeuses en particulier doivent encore composer avec des représentations genrées très lourdes, qui pèsent sur leur crédibilité face à leurs homologues masculins. On adore voir les femmes danser en tête de cortège, on a plus de mal à les voir tenir le micro toute seule sans qu’on lui demande si elle écrit vraiment ses propres textes.

Alors oui, le rap reste pensé, écrit et théorisé comme un espace masculin. Mais son cousin plus large, celui des musiques populaires et urbaines dans leur ensemble, réunit aujourd’hui à Yardland un public rempli à 74% de femmes qui n’ont visiblement pas eu besoin d’invitation pour se l’approprier. La consommation d’une musique et l’occupation de son espace ne suivent décidément pas la même logique. Et c’est peut-être là que Yardland raconte quelque chose qui dépasse largement le simple succès d’un festival.

Anastasie-Chloé Ndongo Obama