Viktoria, la fabrique du souvenir et des rêves
À 23 ans, Viktoria façonne un univers photographique à la frontière du réel et du rêve. Entre la Guadeloupe de son enfance, les héritages familiaux et une maladie invisible, elle explore l’image comme un moyen de préserver la mémoire et de renouer avec ses racines.
D’abord, il y a le souvenir. Celui d’une Guadeloupe que Viktoria quitte chaque été pour retrouver sa vie d’étudiante parisienne et cette sensation étrange d’être toujours entre deux mondes : la réalité parfois brutale et les rêves souvent diffus. C’est dans cet amas singulier qu’a pris racine le travail photographique qu’elle a entrepris lorsqu’elle s’est mise en tête de photographier son île autrement.
Il faut dire qu’à 23 ans, Viktoria est une jeune artiste pluridisciplinaire prometteuse. Sans qu’elle s’attende vraiment, la photographie est devenue son langage principal d’expression même si elle explore aussi la mode, la musique et nourrit l’ambition de rejoindre un jour le cinéma.

Il y a quelques années, alors qu’elle suit une formation en animation 3D, un cours de photographie attire son attention. Dans la classe, peu d’élèves semblent y trouver un intérêt particulier. Elle, au contraire, s’y accroche immédiatement.« J’ai adoré ce cours. J’ai vu la photo comme une porte d’entrée sur des mondes ».
Depuis quatre ans, elle apprend seule. Elle expérimente, cherche, affine son regard. Ses images s’éloignent rapidement du documentaire classique. Les couleurs se troublent, les contours deviennent parfois incertains. On ne sait plus toujours si l’on regarde un souvenir, un rêve ou une scène réelle.
D’ailleurs, cette esthétique n’a rien d’un effet de style. Elle raconte surtout son rapport au monde. Diagnostiquée narcoleptique il y a six ans, Viktoria a dû interrompre à deux reprises ses études. Longtemps, son entourage a interprété ses symptômes autrement.
« Avant, on pensait juste que j’étais la grosse dormeuse, la feignante. »
Le signal d’alerte survient lorsqu’elle s’endort d’un coup derrière quelqu’un à moto. Depuis, elle compose avec cette maladie invisible qui bouleverse son quotidien. Vivre seule l’a forcée à développer une autonomie sans concession. « J’ai dû me responsabiliser malgré tout. Je n’ai personne pour me réveiller, je n’ai pas le choix que d’être autonome. »

La fatigue chronique complique tout : travailler, étudier, gagner sa vie. L’art est alors devenu autant un refuge qu’une nécessité. « Je ne peux pas travailler comme tout le monde. Ça me demande énormément d’énergie. C’est un peu un mal pour un bien, parce que j’adore l’art. Je vis pour ça. Et c’est le moment où je crée que j’arrive à ne pas dormir. » Un paradoxe dont elle mesure toute la difficulté. Créer est ce qui lui permet de tenir, mais vivre de sa création reste précaire. « C’est un cercle vicieux », résume-t-elle.

Dans sa série consacrée à la Guadeloupe, cette tension entre présence et absence traverse chaque image. Elle photographie les lieux familiers qu’elle n’avait jamais pris le temps d’immortaliser : les routes connues par cœur, les plages du quotidien, les espaces abandonnés, les bâtiments délaissés. Des endroits qui échappent aux représentations touristiques. « Ça faisait longtemps que je voulais documenter la Guadeloupe. On la voit comme une carte postale, mais c’est bien plus que ça. »


Au centre du projet apparaissent sa mère et sa grand-mère qui incarnent la transmission. À travers elles, Viktoria interroge les liens entre les générations, la mémoire familiale et la manière dont une culture se transmet parfois malgré les silences.
Sa mère est née en métropole. Sa grand-mère vit toujours en Guadeloupe. Et Viktoria est le fruit des cultures de ses générations. Entre les trois, une histoire familiale marquée par les déplacements, les héritages et les fractures discrètes. « J’avais envie de retranscrire le lien entre ma grand-mère, ma mère et moi. Cette envie de transmission, d’héritage culturel. »

Ses origines multiples (guadeloupéennes, tchèques, bulgares et belges) nourrissent également cette quête d’ancrage. Mais à mesure que les générations s’éloignent, elle craint de voir certains récits disparaître. « Nos grands-parents sont souvent ceux qui restent les plus proches de la culture. Après, on peut vite oublier. J’ai besoin de me rattacher à ça. »
Ses photographies ressemblent alors à des archives familiales rêvées. Elles documentent autant qu’elles inventent. Derrière les couleurs fluorescentes et la nostalgie des images se cachent aussi des blessures, des histoires difficiles à transmettre, des cicatrices qui ne se referment jamais complètement. « Ce sont des souvenirs à transmettre, mais parfois ce sont aussi des blessures. »
Chez Viktoria, la photographie n’est pas seulement un moyen de conserver une trace. C’est une manière de lutter contre l’effacement des liens et de la mémoire. Celui des lieux, des histoires familiales, des cultures qui se transforment, mais aussi celui que la maladie impose parfois à la mémoire et au temps.
