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L’héritage Ouest-africain au Congo

par BY

il y a 10 heures

Sur TikTok, Facebook ou X, de nombreux Congolais découvrent aujourd’hui que leur histoire familiale dépasse parfois les frontières des deux Congos. Derrière certains noms de famille, certaines habitudes culturelles ou souvenirs transmis par les anciens, se cache une histoire peu racontée : celle de l’arrivée massive de migrants ouest-africains à Brazzaville et Kinshasa après les indépendances. Entre commerce, musique, mariages mixtes et échanges culturels, cette présence a profondément marqué les deux capitales africaines.

Au lendemain des indépendances, dans les années 1960, les deux Congos deviennent des centres économiques majeurs en Afrique centrale. Kinshasa, alors appelée Léopoldville jusqu’en 1966, connaît une explosion démographique spectaculaire. Brazzaville, de son côté, profite de sa position stratégique sur le fleuve Congo et de son rôle administratif et commercial.

À cette époque, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest traversent des périodes de difficultés économiques, de sécheresses ou d’instabilité politique. Des milliers de jeunes Sénégalais, Maliens, Guinéens, Togolais ou Nigériens prennent alors la route vers l’Afrique centrale, attirés par les opportunités offertes par les deux capitales congolaises.

Ces migrants arrivent souvent avec peu de moyens, mais avec une solide culture du commerce héritée des grands réseaux marchands ouest-africains. Très vite, ils investissent les marchés populaires et certains secteurs stratégiques : textile, friperie, alimentation, bijoux, transport ou commerce de détail.

À Brazzaville, beaucoup s’installent dans les quartiers de Poto-Poto, Moungali ou autour du marché Total. À Kinshasa, Matongé devient l’un des principaux lieux d’activité de ces communautés. Avec le temps, de véritables réseaux économiques se mettent en place entre Dakar, Bamako, Conakry, Abidjan et les deux rives du fleuve Congo.

Dans les rues, les Congolais leur donnent différents surnoms : « Ouestaf », « Wara » ou encore « Dingari ». Certains termes sont affectueux, d’autres plus moqueurs, mais tous témoignent de la visibilité de ces communautés dans la vie quotidienne des deux villes.

Marché dans un village en République du Congo, circa 1950. (Photo by Michel HUET/Gamma-Rapho via Getty Images)

Au-delà du commerce, les influences culturelles deviennent rapidement visibles.

Dans la musique, par exemple, les échanges sont constants. Les orchestres congolais voyagent en Afrique de l’Ouest tandis que des sonorités mandingues, peules ou wolof circulent discrètement dans certains milieux urbains. Les bars, les marchés et les foyers deviennent des lieux de brassage culturel permanents.

La cuisine aussi évolue. Certaines habitudes alimentaires venues d’Afrique de l’Ouest s’intègrent progressivement dans les habitudes locales : consommation accrue du riz, certaines sauces épicées ou encore des techniques de conservation et de commerce alimentaire.

Mais c’est surtout à travers les familles que cette histoire prend racine durablement.

Dans les années 1970 et 1980, les mariages mixtes se multiplient entre Congolais et Ouest-Africains. De nombreuses familles naissent alors de ces unions, mêlant plusieurs langues et traditions : lingala, wolof, bambara, peul, malinké ou encore français cohabitent parfois dans un même foyer.

Peu à peu, certains patronymes ouest-africains deviennent familiers dans les quartiers populaires de Brazzaville et Kinshasa. Des noms comme Diallo, Diop, Fofana, Traoré, Keïta, Touré ou Camara s’intègrent naturellement au paysage social congolais.

Senegalese jeweller in the native city, Leopoldville, Democratic Republic of the Congo, 1944. (Photo by Royal Geographical Society via Getty Images)

Cette présence influence également la mode, les pratiques religieuses et les solidarités communautaires. Dans certains quartiers, des associations d’entraide ouest-africaines se créent pour aider les nouveaux arrivants, financer des commerces ou organiser des événements religieux et culturels.

Malgré cette forte présence, cette histoire reste longtemps peu racontée dans les récits officiels. Pourtant, plusieurs générations de Congolais issus de ce métissage intra-africain vivent aujourd’hui entre plusieurs héritages culturels.

Avec les réseaux sociaux, cette mémoire refait surface. Des internautes partagent des photos anciennes, racontent l’histoire de leurs parents ou découvrent parfois l’origine de leur nom de famille. Beaucoup réalisent que les migrations africaines ne se sont pas uniquement dirigées vers l’Europe, mais aussi entre pays africains.

Cette histoire rappelle finalement une réalité souvent oubliée : avant d’être séparées par les frontières héritées de la colonisation, les sociétés africaines ont toujours été traversées par les échanges, les déplacements et les métissages.

Brazzaville et Kinshasa apparaissent ainsi comme de véritables carrefours africains, façonnés par plusieurs peuples, plusieurs cultures et plusieurs histoires entremêlées.

Ruth pour BY US MEDIA